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Les jeunes sont-ils addicts aux réseaux sociaux ?

28 Mar 2026

on parle d’addiction quand on ne comprend ni les ados, ni les environnements numériques. 

Le drone observe

La question est omniprésente dans les médias, les discours politiques et les débats éducatifs. Elle semble appeler une réponse simple : les jeunes seraient « accros » aux réseaux sociaux, incapables de décrocher.

Pourtant, lorsque l’on examine les travaux scientifiques récents, cette évidence se fissure. Non pas parce que tout irait bien, mais parce que la catégorie d’« addiction » est souvent utilisée de manière imprécise.

Des usages intensifs… mais pas forcément addictifs

Les usages sont massifs. La majorité des adolescents se connecte chaque jour à plusieurs plateformes, et beaucoup disent avoir du mal à réguler leur temps d’écran.

Mais la recherche distingue clairement intensité d’usage et addiction clinique.

Être très connecté peut simplement relever :

  • d’habitudes sociales ordinaires
  • de normes de groupe
  • d’obligations relationnelles implicites (répondre vite, rester disponible)

Ces situations ne correspondent pas nécessairement à un trouble addictif.

La méta-analyse internationale de Cheng C. et collègues montre d’ailleurs que la prévalence de « l’addiction aux réseaux sociaux » varie fortement selon les outils de mesure et les seuils retenus.

Autrement dit : le diagnostic dépend largement de la définition choisie.

La fréquence de connexion, prise isolément, ne suffit donc pas à qualifier une addiction.

Ce que montrent les études de privation de smartphone

Les études de privation de smartphone offrent un test intéressant.

Dans certains contextes (camps, hospitalisation, expériences), les adolescents sont temporairement privés de leur téléphone.

Les réactions sont très variées.

Certains rapportent de l’ennui ou de l’irritation.
D’autres décrivent au contraire :

  • une baisse du stress
  • une plus grande disponibilité relationnelle
  • un sentiment de soulagement

Les réactions les plus négatives concernent surtout des adolescents cumulant usage intensif, détresse émotionnelle et isolement social.

Le problème ne concerne donc pas « la jeunesse » en bloc, mais des configurations spécifiques de vulnérabilité.

Une difficulté à décrocher aussi structurelle

Si décrocher est parfois difficile, ce n’est pas seulement pour des raisons individuelles.

Depuis les années 2010, les réseaux sociaux sont devenus des environnements sociaux structurants.

La notion d’enshittification, proposée par Cory Doctorow, décrit un phénomène simple : les plateformes dégradent progressivement l’expérience utilisateur au profit de la captation économique.

Cela se traduit par :

  • davantage de publicité
  • des mécanismes de captation attentionnelle
  • une pression à la visibilité
  • une baisse de la qualité relationnelle

Dans ce contexte, la difficulté à se retirer n’est pas forcément pathologique.
Elle peut être une réponse rationnelle à des environnements conçus pour retenir l’attention.

Les jeunes développent aussi des stratégies de retrait

L’idée d’une addiction généralisée ne correspond pas non plus aux pratiques observées.

Les adolescents développent activement des stratégies de retrait.

On voit apparaître :

  • des collectifs comme les Luddite Clubs
  • des événements sans smartphone
  • des pauses volontaires des réseaux sociaux

Ces pratiques restent minoritaires, mais elles montrent que les jeunes ne sont pas simplement « happés » par les plateformes.

Ils expérimentent, testent, suspendent, reviennent.

Leur relation aux réseaux est souvent ambivalente : attachement relationnel d’un côté, fatigue attentionnelle de l’autre.

Déplacer la question

La prévention s’est longtemps appuyée sur le modèle des 3C (Content, Contact, Conduct), développé par EU Kids Online.

Mais les plateformes contemporaines introduisent une autre dimension : les conditions d’utilisation.

Certains chercheurs parlent désormais d’un quatrième C : Contract.

Il ne s’agit plus seulement de regarder ce que les jeunes font en ligne, mais aussi dans quels cadres économiques et techniques ces usages se déroulent.

Le problème ne tient donc pas uniquement aux comportements des utilisateurs, mais aussi aux règles du jeu imposées par les plateformes.

Les effets pervers du discours sur l’addiction

Un autre problème apparaît lorsque l’on parle trop facilement d’addiction.

Des recherches récentes montrent que se percevoir comme addict peut réduire le sentiment d’efficacité personnelle, renforcer la culpabilité et compliquer les tentatives de régulation.

Ce cadrage transforme souvent un problème structurel en responsabilité individuelle — voire parentale.

Parler d’addiction désigne un coupable simple.
Mais cela empêche parfois de poser les bonnes questions.

Conclusion

Les jeunes sont-ils addicts aux réseaux sociaux ?

Les données suggèrent une réponse nuancée : certains peuvent l’être dans des contextes précis, mais ce n’est ni la norme ni le cœur du problème.

Les recherches décrivent plutôt une fatigue croissante face à des environnements numériques intrusifs et pressurisants.

Les adolescents ne cherchent pas tant à quitter les écrans qu’à reprendre un peu de contrôle sur les environnements dans lesquels ils évoluent.

Parler d’addiction, c’est parler de discipline individuelle.
Parler de cadre et de contrat, c’est commencer à parler de pouvoir.

Pour aller plus loin

Lorsque l’on parle d’addiction aux réseaux sociaux, deux questions différentes apparaissent souvent derrière ce mot.

Adolescent seul dans une chambre entouré d’écrans et d’appareils numériques, illustration d’une situation d’isolement de type hikikomori

👉 Retrait social : C’est quoi, un hikikomori ?

Personnes entassées dans un paquet de cigarettes “friends” opposé à un cendrier marqué “addiction”, critique des discours qui pathologisent les relations sociales

👉 Mesurer l’addiction : Peut-on être addict à ses amis hors-ligne ?

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Smartphone enfermé dans une cage à oiseau avec la mention “API oiseau incluse”, illustration du contrôle des usages numériques

Sources

Anderson & Wood (2025) — Overestimates of social media addiction are common but costly. Scientific Reports.

Cheng et al. (2021) — Prevalence of social media addiction across 32 nations. Addictive Behaviors.

Doctorow (2025) — Le rapt d’Internet. C&F Éditions.

Kaun & Schwarzenegger (2014) — No media, less life? First Monday.

Livingstone & Stoilova (2021) — The 4Cs: Classifying Online Risk to Children.

Steinsbekk et al. (2024) — Relationships among social media use, social skills, and offline friendships. Computers in Human Behavior.