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Le numérique ne simplifie rien.
Il complique tout.

Et c’est là que ça devient intéressant

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Comment les adolescents grandissent avec le numérique ?

18 Mar 2026

Malgré l'économie de l'attention,
ce sont toujours les parents qui autorisent les sorties.

Le drone observe

(Grandir avec des écrans qui ne sont plus de simples outils, mais des environnements)

Une scène ordinaire

Un adolescent sur une trottinette s’adresse à une manette de PlayStation :

« J’ai le droit de sortir maintenant ? »
La manette répond : « Vas-y ».

La scène est absurde. Pourtant elle dit quelque chose d’important. Elle montre que l’autonomie adolescente se négocie aujourd’hui non seulement avec les parents, mais aussi avec des dispositifs techniques.

Grandir avec le numérique, ce n’est pas simplement utiliser des outils. C’est apprendre à évoluer dans des environnements numériques qui participent aux relations sociales.

Une adolescence devenue « hypermoderne »

Le socio-anthropologue Jocelyn Lachance parle d’adolescence hypermoderne.

Les adolescents d’aujourd’hui ne sont ni perdus ni « accros ». Ils grandissent simplement dans un monde où les cadres du temps, de l’espace et des relations ont changé.

Le numérique ne remplace pas les processus adolescents classiques :

  • se séparer des parents
  • trouver sa place parmi les pairs
  • construire une identité

Mais il en modifie les conditions pratiques.

Le smartphone permet par exemple d’être avec ses amis tout en restant à la maison. On dépend encore du cadre familial, mais on peut déjà expérimenter une certaine autonomie.

Le numérique comme accélérateur d’autonomie

Les usages numériques adolescents sont souvent interprétés comme des formes de transgression. Les recherches suggèrent plutôt autre chose.

Selon Lachance, beaucoup de pratiques numériques fonctionnent comme des stratégies de gestion du temps :

  • discuter tard le soir
  • multiplier les activités en parallèle
  • maintenir une présence permanente auprès des amis

Ces pratiques ne sont pas seulement des refus d’obéir. Elles permettent aux adolescents de gagner des kilomètres sur le chemin de l’autonomie.

Le temps connecté est aussi un temps consacré à maintenir des relations, à tester sa place dans le groupe et à éprouver sa capacité à exister par soi-même.

Des rituels de socialisation

Les adolescents ne se servent pas seulement des réseaux pour communiquer. Ils y développent de véritables rituels relationnels.

Les flammes sur Snapchat, les streaks ou les likes répétés ne sont pas des détails techniques. Ils matérialisent la relation et permettent d’expérimenter :

  • la réciprocité
  • l’attente
  • la reconnaissance
  • parfois la frustration

Comme l’a montré danah boyd, les réseaux sociaux servent aujourd’hui surtout à maintenir des relations existantes plutôt qu’à en créer de nouvelles.

Ils prolongent la sociabilité adolescente dans un espace plus flexible.

Explorer son identité

Cette dynamique correspond à ce que Serge Tisseron appelle l’extimité : le désir de rendre visibles certaines parts de soi pour obtenir un retour des autres.

Publier une photo, choisir un avatar ou commenter une vidéo, c’est se risquer symboliquement dans l’espace social.

Le numérique devient alors un espace transitionnel. On peut tester des identités, observer les réactions et ajuster sa présentation de soi.

Cette distance protège : on peut essayer, effacer et recommencer.

Sortir… autrement

La scène de départ prend alors un autre sens.

« Sortir » ne signifie plus seulement quitter physiquement le domicile parental. Cela signifie accéder à une reconnaissance sociale et relationnelle.

Le numérique ne supprime pas l’autorité des adultes. Il reconfigure les conditions de l’autonomie.

La question n’est donc pas seulement de savoir combien de temps les adolescents passent devant les écrans, mais ce qu’ils y font pour grandir.

Derrière les notifications et les messageries se joue toujours la même histoire : celle d’un adolescent qui cherche à trouver sa place parmi les autres.

Alt text court Un jeune homme tient une pomme de terre parlante qui lui dit : « Arrête de scroller, tu vas finir par m'éplucher :) ».

Pour aller plus loin

Quand on parle des adolescents et du numérique, une inquiétude revient souvent : l’impact des réseaux sociaux sur la santé mentale.

Mais que disent vraiment les données quand on prend un peu de recul ?

Les grandes études montrent que cet effet reste faible à l’échelle des populations et dépend surtout du contexte de vie : sommeil, relations, stress.

👉 Les réseaux sociaux ont-ils vraiment autant d’impact sur l’humeur des ados… que les patates ?

Le drone observe

Sources

boyd, danah (2016)C’est compliqué : les vies numériques des adolescents. C&F Éditions.

Lachance, Jocelyn (2012)L’adolescence hypermoderne. Le nouveau rapport au temps des jeunes. Presses de l’Université Laval.

Lachance, Jocelyn (2013)Usages sociaux de la caméra numérique chez les jeunes. Agora Débats/Jeunesses.

Lachance, Jocelyn (2016)Adophobie. Le piège des images. Presses de l’Université de Montréal.

Pannetier et al. (2017)Virtuel, écrans et adolescents. Revue de l’enfance et de l’adolescence.

Tisseron, Serge (2003)Le désir d’extimité mis à nu. Le Divan familial.

Tisseron, Serge (2011)Intimité et extimité. Communications.