Les ados aiment leur smartphone.
Les parents aiment leur ado.
Ils aiment aussi leur smartphone,
mais ils n'aiment pas celui de leur ado.
(Ce que disent vraiment les données à grande échelle)
Une comparaison qui fait sourire
Posée ainsi, la question ressemble à une plaisanterie.
Pourtant, la comparaison ne vient pas d’un chroniqueur provocateur mais de travaux scientifiques menés par Amy Orben et Andrew Przybylski, à partir de données portant sur plus de 300 000 adolescents.
Leur objectif n’est pas de nier l’existence d’un effet des réseaux sociaux sur le bien-être.
Il est plus simple et plus rigoureux : mesurer la taille réelle de cet effet.
Autrement dit, regarder ce que disent les données quand on met de côté les récits alarmistes.
L’« effet patates »
En analysant trois grandes enquêtes représentatives, Orben et Przybylski montrent que l’usage des technologies numériques n’explique au mieux que 0,4 % de la variance du bien-être adolescent.
Autrement dit, 99,6 % des différences d’humeur entre adolescents s’expliquent par autre chose.
Pour rendre ce résultat plus concret, les chercheurs comparent cet effet à d’autres variables présentes dans les mêmes questionnaires.
Le constat est surprenant :
statistiquement, l’impact des réseaux sociaux sur le bien-être est du même ordre de grandeur que la consommation régulière de pommes de terre.
Il est inférieur à celui de la qualité du sommeil, du fait de prendre un petit-déjeuner ou encore des relations familiales.
À l’échelle des populations, les réseaux sociaux ressemblent donc davantage à un accompagnement de repas qu’à une substance hautement toxique.
La question de la « juste dose »
On pourrait penser qu’il s’agit d’un artefact statistique isolé.
Mais une autre étude de grande ampleur menée par Andrew Przybylski et Netta Weinstein, auprès de plus de 120 000 adolescents britanniques, aboutit à une conclusion proche.
Les chercheurs testent ce qu’ils appellent la Goldilocks hypothesis : l’idée qu’il existerait une zone d’usage « ni trop, ni trop peu ».
Les données dessinent une courbe en U inversé : un usage très faible ou très intensif est associé à un bien-être légèrement plus bas, tandis qu’un usage intermédiaire correspond à des scores un peu meilleurs.
Rien de spectaculaire. Mais un résultat important : l’écran en soi n’est pas un poison.
Les difficultés apparaissent surtout aux extrêmes, pas dans les usages ordinaires.
Le poids du contexte
Les résultats du programme européen EU Kids Online confirment cette lecture.
À l’échelle européenne, les liens entre temps passé en ligne et bien-être apparaissent faibles et surtout très dépendants du contexte de vie.
Ce qui pèse réellement dans la balance, ce sont le sommeil, le climat familial, le harcèlement, la précarité ou encore le sentiment d’être soutenu ou isolé.
Certaines analyses suggèrent même que, dans certains contextes, des adolescents autorisés à utiliser leur smartphone dans la journée se couchent légèrement plus tôt et dorment un peu plus longtemps que ceux soumis à des restrictions très strictes.
Comme quoi, l’équation « écran = mauvais sommeil » n’est pas automatique.
Ce que disent vraiment les données
Mises bout à bout, les études d’Orben, Przybylski, Weinstein et des équipes d’EU Kids Online racontent la même histoire.
Oui, les réseaux sociaux peuvent poser problème dans certains cas, pour certains adolescents, à certains moments.
Mais à l’échelle des populations, leur impact moyen sur le bien-être ressemble davantage à celui d’un féculent populaire qu’à celui d’une drogue dure.
Cela ne signifie pas qu’il ne faut rien faire.
Cela signifie simplement que chercher le problème uniquement du côté des écrans est une stratégie inefficace.
Les leviers les plus puissants restent ailleurs : le sommeil, les relations, le stress scolaire et la sécurité affective.
Avant de parler d’épidémie, il vaut donc mieux vérifier si l’on fait face à un danger majeur… ou simplement à une patate un peu trop souvent invitée à table.

Pour aller plus loin
Quand l’inquiétude porte sur les écrans, la discussion se déplace souvent vers une question simple : le temps passé en ligne.
Mais ce chiffre additionne des activités très différentes : discuter avec des amis, regarder des vidéos, jouer, faire ses devoirs ou simplement attendre dans les transports.
Les ados perdent-ils vraiment leur temps en ligne ?
Sources
Orben, Amy & Przybylski, Andrew (2019) — The association between adolescent well-being and digital technology use. Nature Human Behaviour.
Przybylski, Andrew & Weinstein, Netta (2017) — A large-scale test of the Goldilocks hypothesis. Psychological Science.
EU Kids Online (2025) — Tech & Teens. European research programme on children and digital environments.



