on accuse Internet pour la haine… comme si elle avait attendu
le Wi-Fi pour exister.
(Et pourquoi on se trompe souvent de problème)
À chaque fait divers, à chaque polémique, à chaque emballement numérique, la même phrase revient :
« La haine explose sur Internet. »
La formule rassure. Elle désigne un coupable clair : les réseaux sociaux.
Elle suggère aussi une solution simple : mieux réguler, mieux surveiller, mieux modérer.
Mais si l’on prend la peine de regarder un peu en arrière — et un peu à côté — le tableau devient moins confortable.
Internet n’a pas inventé la violence symbolique
En 1996, John Perry Barlow publie la Déclaration d’indépendance du cyberespace. Il y rêve d’un monde où chacun pourrait s’exprimer « sans privilège ni préjugé ». La promesse est immense. Elle est aussi naïve.
Dès les premières années d’Internet, les “flame wars” sur Usenet montrent que l’agressivité n’attend pas les plateformes commerciales. Les espaces numériques n’ont pas créé la conflictualité : ils l’ont rendue visible, archivable et amplifiable.
Ce constat vaut également pour le monde hors ligne. Les travaux sur le harcèlement scolaire, du mobbing scandinave aux recherches françaises contemporaines, montrent que la dynamique de groupe, la réputation et l’asymétrie de pouvoir précèdent largement les écrans.
Autrement dit : le numérique ne crée pas ex nihilo la haine, il la reconfigure.
Harcèlement, cyberharcèlement, cyberhaine : des mots qui se chevauchent
Le débat public mélange souvent trois phénomènes distincts :
- le harcèlement : agressions répétées, asymétriques, inscrites dans une dynamique relationnelle durable ;
- la cyberviolence : ensemble plus large d’atteintes en ligne (insultes, menaces, humiliations, diffusion d’images) ;
- la cyberhaine : discours visant un individu ou un groupe en raison d’une appartenance (origine, religion, orientation sexuelle, genre…).
Ces catégories ne se superposent pas parfaitement. Une attaque ponctuelle n’est pas nécessairement du harcèlement. Une embrouille entre pairs n’est pas automatiquement une campagne de haine structurée.
Danah Boyd rappelle d’ailleurs que les adolescents parlent souvent de drama plutôt que de harcèlement : la qualification dépend aussi de la capacité à encaisser, du statut social et du contexte relationnel.
Derrière le mot “haine”, il y a donc des réalités multiples — et des réponses éducatives différentes.
Le rôle central de la réputation
Margot Déage montre que, dès le collège, la réputation organise une grande partie des interactions sociales. On ne parle pas seulement d’insultes : on parle de positionnement dans le groupe, de peur d’être exclu, de conformité aux normes implicites.
Les réseaux sociaux amplifient ce mécanisme en rendant la réputation :
- visible en continu,
- quantifiée (likes, vues, partages),
- potentiellement durable.
La haine en ligne n’est pas qu’une explosion émotionnelle. Elle est souvent un instrument de positionnement social.
Les “connards en ligne” sont-ils différents ?
Une hypothèse répandue voudrait qu’Internet transforme des individus ordinaires en monstres anonymes. Les travaux de Bor et Petersen sur l’hostilité politique en ligne invitent à relativiser : les comportements hostiles en ligne ne sont pas significativement plus fréquents qu’hors ligne, et les individus agressifs en ligne tendent à l’être ailleurs.
En résumé :
Internet ne fabrique pas forcément des personnalités nouvelles.
Il rend certaines dispositions plus visibles et parfois plus efficaces.
Le piège de la réponse uniquement morale
Sur le terrain de l’éducation aux médias, la réponse standard repose souvent sur une triade :
- auteur,
- victime,
- témoin.
Ce modèle a son utilité. Mais il laisse parfois de côté une dimension essentielle : la dimension politique de la haine.
La cyberhaine n’est pas seulement un problème de comportements individuels. Elle s’inscrit dans :
- des rapports de pouvoir,
- des conflits idéologiques,
- des stratégies de mobilisation,
- des modèles économiques fondés sur la polarisation et l’engagement.
Réduire la haine en ligne à un problème d’incivilité revient à ignorer les structures qui la rendent rentable.
Éduquer sans décourager
Il existe une tension forte dans les discours éducatifs. Dire aux jeunes :
« Tout ce que tu publies peut se retourner contre toi »
est un conseil prudent.
Mais c’est aussi, potentiellement, un apprentissage du renoncement.
Si l’on pousse trop loin la logique de précaution, on risque de transformer l’éducation aux médias en éducation à la prudence silencieuse. Or, les adolescents ont aussi besoin d’apprendre à :
- défendre une conviction,
- argumenter,
- encaisser la contradiction,
- identifier les stratégies de manipulation,
- comprendre les architectures d’attention.
Autrement dit : il ne s’agit pas seulement de protéger, mais d’outiller.
Conclusion : un problème complexe… et politique
La haine en ligne n’est ni un mythe ni une invention médiatique.
Elle produit des effets réels, parfois dramatiques.
Mais elle n’est ni homogène, ni totalement nouvelle, ni exclusivement technologique.
Elle se situe à l’intersection :
- de dynamiques sociales anciennes (réputation, exclusion, hiérarchie),
- de contextes politiques polarisés,
- et d’architectures numériques qui amplifient l’engagement émotionnel.
Vouloir intervenir sérieusement suppose donc d’aller au-delà des slogans.
Ni panique morale, ni angélisme technophile.
Peut-être faut-il accepter une idée inconfortable :
la haine en ligne est moins un bug d’Internet qu’un miroir grossissant de nos tensions sociales — un miroir que les plateformes ont appris à monétiser.

Pour aller plus loin
La haine en ligne semble souvent liée aux réseaux sociaux, aux algorithmes ou aux plateformes.
Mais ces phénomènes ne naissent pas toujours en ligne.
Ils s’ancrent aussi dans des circulations plus ordinaires : discussions, croyances partagées, récits transmis entre proches.
Autrement dit, avant d’être numérique, l’information est souvent sociale.
👉 Voir aussi : Enzo, expert en géopolitique… et en voyance
Sources
Barlow, J. P. (2000). *Déclaration d’indépendance du cyberespace*.
Blaya, C. (2019, 2023). *Cyberhaine* ; *Le (cyber)harcèlement chez les jeunes*.
boyd, d. (2016). *C’est compliqué : Les vies numériques des adolescents*.
Bor, A., & Petersen, M. B. (2022). *The Psychology of Online Political Hostility*.
Déage, M. (2023). *À l’école des mauvaises réputations*.
Stassin, B. (2019). *(Cyber)harcèlement*.



