Ils ne disparaissent pas… ils quittent seulement les endroits où il faut échouer en public.
Le terme hikikomori apparaît au Japon à la fin des années 1990.
Il désigne des adolescents ou des jeunes adultes qui se retirent durablement de la vie sociale : plus d’école, plus de travail, très peu d’interactions en face-à-face.
La plupart du temps, ils restent au domicile familial pendant plusieurs mois, parfois plusieurs années.
Dès le départ, les chercheurs japonais ne décrivent pas ce phénomène comme une simple maladie individuelle.
Ils y voient plutôt un fait social, lié à des contextes scolaires, familiaux et professionnels particuliers.
Un retrait social lié au contexte japonais
Au Japon, le hikikomori apparaît dans un contexte marqué par :
- une forte pression scolaire
- des normes de réussite très strictes
- une faible tolérance à l’échec
Pour certains jeunes, le retrait devient alors une solution paradoxale.
Se retirer est coûteux sur le plan relationnel.
Mais cela peut sembler moins disqualifiant que l’échec public.
Le psychiatre Alan Teo propose ainsi de parler d’un syndrome lié à la culture : une forme de retrait qui prend sens dans un contexte social particulier.
Culture ou société ?
La notion de culture-bound syndrome a ensuite été discutée.
Des travaux plus récents parlent plutôt de society-bound syndrome.
L’idée est simple : ce type de retrait dépend surtout :
- des systèmes scolaires
- du marché du travail
- des normes sociales
Autrement dit, on ne peut pas utiliser la catégorie hikikomori partout de la même manière.
Chaque société produit ses propres formes de retrait social.
Retirés du face-à-face, mais pas du monde social
Les hikikomori ne sont pas toujours totalement isolés.
Beaucoup participent à des sociabilités numériques :
- jeux en ligne
- forums
- communautés culturelles
- réseaux sociaux
Ces espaces permettent de maintenir des relations, mais avec un contrôle plus grand sur l’exposition de soi.
Le retrait concerne alors surtout les interactions institutionnelles :
- école
- travail
- interactions sociales très normées
Le lien social ne disparaît pas forcément.
Il change de forme.
En France : une figure clinique plus qu’un diagnostic
En France, le terme hikikomori est utilisé surtout comme figure descriptive.
Les cliniciens préfèrent généralement parler de :
- phobie scolaire
- phobie sociale
- troubles anxieux
- dépression
Le psychanalyste Serge Tisseron évoque des relations d’objet virtuelles : des situations où les interactions numériques deviennent des supports relationnels plus faciles que les interactions directes.
Le clinicien Nicolas Vellut parle quant à lui de préférence négative : le retrait n’est pas un choix idéal, mais une manière de limiter la souffrance.
Une catégorie pour réfléchir
Le hikikomori n’est donc pas un diagnostic universel.
C’est plutôt un outil pour penser certaines formes de retrait social.
Il permet d’interroger :
- la pression des normes scolaires et professionnelles
- le rôle des familles
- l’usage du numérique comme espace de protection ou de sociabilité
La question n’est peut-être pas :
qui est hikikomori ?
Mais plutôt :
dans quelles conditions le retrait devient-il une solution pensable pour certains jeunes ?

Pour aller plus loin
Lorsqu’un adolescent passe beaucoup de temps dans sa chambre ou en ligne, les parents peuvent craindre un retrait social.
Mais ces situations sont souvent plus ambiguës qu’elles n’en ont l’air.
👉 Anne se demande si elle doit couper le Wi-Fi
Sources
Kato et al. (2024) — Hikikomori: A society-bound syndrome of severe social withdrawal. World Psychiatry.
Suwa & Suzuki (2013) — The phenomenon of hikikomori and the socio-cultural situation in Japan. Journal of Psychopathology.
Teo (2010) — Hikikomori, a Japanese culture-bound syndrome of social withdrawal. Journal of Nervous and Mental Disease.
Teo et al. (2017) — Identification of the hikikomori syndrome of social withdrawal. International Journal of Social Psychiatry.
Tisseron (2014) — Du virtuel psychique et de ses aléas : Hikikomori et relation d’objet virtuelle. Psychologie clinique.
Vellut (2015) — Le retrait des jeunes ou hikikomori, une préférence négative. Adolescence.



