Parfois, ce n’est pas l’objet qu’on observe…
c’est l’outil qui fabrique ce qu’on voit.
(Quand les outils de mesure fabriquent des addictions)
Une question étrange
Peut-on être addict à ses amis ?
La question semble absurde.
Personne ne parle sérieusement d’addiction à l’amitié.
Pourtant, une étude publiée en 2021 a montré qu’on peut diagnostiquer une telle addiction… en utilisant les mêmes questionnaires que pour les réseaux sociaux.
Cette expérience volontairement provocatrice invite à regarder avec prudence les chiffres sur « l’addiction aux écrans ».
Quand un questionnaire fabrique un problème
Les chercheurs ont repris des questionnaires utilisés pour mesurer l’addiction aux réseaux sociaux.
Ils ont simplement remplacé les mots “réseaux sociaux” par “amis hors ligne”.
Les questions restent les mêmes :
- envie irrépressible
- difficulté à s’en passer
- malaise quand on en est privé
- sentiment de perte de contrôle
Résultat : une partie des répondants devient… addict à ses amis.
Quand l’intensité devient une pathologie
Cette expérience montre quelque chose d’important.
Un outil de mesure peut transformer un comportement social normal en symptôme.
Passer beaucoup de temps avec ses amis, penser souvent à eux ou être triste quand on les voit moins peut alors être interprété comme une addiction.
Le problème ne vient pas forcément des comportements.
Il peut venir de la manière dont on les mesure.
Pourquoi les chiffres varient autant
Une grande méta-analyse internationale a étudié l’addiction aux réseaux sociaux dans 32 pays.
Les résultats varient énormément selon les critères utilisés :
- environ 5 % avec des critères très stricts
- autour de 13 % avec des seuils plus larges
- jusqu’à 25 % avec des définitions plus souples
Autrement dit : selon la manière dont on mesure, on peut décrire une petite minorité ou un quart de la population comme « addict ».
Le problème n’est peut-être pas l’addiction
De nombreuses recherches montrent que les usages intensifs d’Internet sont souvent liés à d’autres facteurs :
- stress
- anxiété
- difficultés émotionnelles
- sentiment d’isolement
Dans ce cas, les écrans ne sont pas forcément une drogue.
Ils peuvent être une manière de gérer des émotions difficiles ou de maintenir des relations sociales.
Une leçon simple
Si l’on applique les mêmes questionnaires aux écrans et à l’amitié, on peut diagnostiquer… une addiction aux amis.
Cette démonstration ne veut pas dire que tout va bien sur les réseaux sociaux.
Elle rappelle surtout une chose :
avant de parler d’« addiction », il faut regarder comment on mesure les usages.
Sinon, on risque de transformer des relations sociales ordinaires en pathologies.

Pour aller plus loin
Certaines paniques autour d’Internet reposent sur des récits spectaculaires : défis dangereux, manipulations d’algorithmes, jeux mortels.
Mais plusieurs de ces histoires relèvent surtout de légendes urbaines amplifiées par les médias.
👉 Défis et challenges sur Internet : danger réel ou panique morale ?
Sources
Satchell et al. (2021) — Development of an Offline-Friend Addiction Questionnaire. Behavior Research Methods.
Cheng et al. (2021) — Prevalence of social media addiction across 32 nations. Addictive Behaviors.
Hussain & Starcevic (2020) — Problematic social networking site use. Current Opinion in Psychology.
Erhel et al. (2024) — Predictors of problematic internet use. Computers in Human Behavior.



